Costumières au CABARET : l'exemple du CRAZY HORSE
- cerpcos
- 26 déc. 2025
- 6 min de lecture
Le Crazy-Horse a été fondé à Paris à l’orée des années 1950 par Alain Bernardin. Son esthétique particulière trouve ses racines dans l’effeuillage et se développe jusqu’à obtenir une reconnaissance internationale. En 1994, Alain Bernardin disparait et le Crazy continue son activité, dirigé d’abord par ses enfants qui finissent par céder le lieu.

Alain Bernadin; fondateur du Crazy Horse Saloon
Les nouveaux propriétaires renouent avec d’anciennes traditions : à partir de 2006 ils invitent des guest star à rejoindre momentanément la troupe. En 2010, ils innovent et d’organisent une tournée internationale qui dure plusieurs années. La costumière Céline Juhel qui appartient aujourd’hui à l’équipe parisienne des costumes, s’était confiée à Gillie de Sabourin qui effectuait ses premiers terrains en anthropologie du costume de scène. Elle explique les contraintes multiples auxquelles sont confrontées l’équipe et ici en tournée.

LES COSTUMES AU CRAZY
Le maquillage des danseuses et l'entretien des costumes vont jouer un rôle déterminant sur les choix des matières : d'abord, au niveau du maquillage, le corps des danseuses est entièrement recouvert de fond de teint spécifique qui optimise la projection de lumières sur les corps. Cet impératif oblige le Crazy Horse à faire de multiples concessions quant aux couleurs et aux matières de leurs costumes. « Dès qu'un créateur nous parle de blanc, on lui fait très vite passer l'idée. Le costume reste blanc une heure et c'est fini ». Si d'aventure il vous prenait l'envie d'assister à une représentation du Crazy Horse, ne l'attendez pas donc : le blanc ne viendra jamais ! Et ce n'est pas tout ; lorsqu’ un costume pour la scène est créé, on pense à sa durée dans le temps. Il faut que le tissu soit le plus résistant possible. Le fond de teint ronge le tissu et les fils. Ainsi, à la place de la soie et de la dentelle, matières iconiques de la féminité, les costumières travaillent essentiellement avec du cuir ; du métal parfois (on trouve des pièces métalliques comme les clous dans les accessoires par exemple). « On utilise des matières solides, dures, brutes et en même temps, on doit trouver la féminité ». Il me vient alors l'idée que le message transmis aux spectateurs diffèrera selon s'il s'agit de cuir ou de dentelle. J'ai l'image d'une femme portant du cuir qui serait beaucoup plus sauvage et dominante ; alors que celle habillée de dentelle serait tout de suite beaucoup plus douce, plus sage, et plus féminine en quelque sorte. Céline n'est pas de mon avis : « Visuellement, tu n'as pas l'impression d'avoir un objet connotéde sado maso. Il y a un tableau dans cet esprit-là, mais autrement tu ne vois pas que c'est du cuir ; tu as l'impression que c'est du satin noir. Après quand le costume est en cuir verni rouge, là oui, le message est différent, mais assumé. C'est que le numéro traite de ce côté-là ».

C'est elle qui a été choisie pour partir avec les danseuses, autres techniciens et artistes faisant partis de l'aventure. Elle est la seule costumière à partir en tournée ; toutes les autres (quatre en fixe et une ou deux intermittentes en période de création) restent sur place pour les représentations parisiennes qui continuent d'avoir lieu (les danseuses partant en tournée ont été sélectionnées parmi les autres). Je demande alors à Céline de me détailler l'organisation de la tournée, et quel a été son rôle dans celle-ci.
D'abord, il faut créer tous les costumes qui joueront pour la tournée. Le spectacle Forever Crazy est, à l'image de tous les spectacles du Crazy Horse, composé de plusieurs numéros ne partageant aucun lien narratif entre eux. Ces numéros peuvent avoir des dates de créations différentes, c'est-à-dire qu'il peut s'agir du tout nouveau numéro mis en scène par Antoine Kruk ou plus récemment Philippe Découflé comme de numéros qui ont déjà plusieurs années. En ce qui concerne Forever Crazy, le cabaret profite de la tournée internationale pour constituer un « best of » des numéros les plus marquants avec notamment celui qui est peut-être le plus connu « God save our bareskin », « Peek a Boo », « Upside Down, » « Legmania, » « Purple Underground », « Baby Buns », « Good Girls » et « You Turn Me On » pour le grand final sont les autres tableaux artistiques du spectacle.
Ainsi, tous les costumes que les numéros requièrent sont créés en amont dans le département
costumes du Crazy Horse à Paris. Cette préparation a duré deux mois pendant lesquels quatre
costumières à poste fixe travaillent tous les jours à la création et sont aidées le par le renfort. Ensemble, elles se répartissent les différents costumes selon les numéros.

Après cette longue et intense période de création, elle est partie en tournée dans les plus grandes villes du monde. La tournée a duré quatre ans, par conséquent pour mieux comprendre son rôle elle décrit une journée type :
« Le matin, je lançais les machines pour laver les costumes. Ensuite je regardais s’il y avait des séances de promotions pour la presse dans la journée, dans lequel cas je devais préparer les vêtements qu'allaient porter les filles [les danseuses]. Parce que pendant qu'on créait les costumes à Paris, on fabriquait aussi les costumes de promotion. Ensuite, j'avais toute la journée pour moi, j'en profitais pour visiter. Je revenais deux heures avant la représentation pour faire l'entretien et la distribution des costumes, j'habillais aussi les danseuses ; je restais pendant le spectacle et après je nettoyais la scène et rangeais les costumes. »
Ainsi, le rôle de Céline dans cette tournée ne se « réduit » pas simplement à son métier : la structure réduite du Crazy Horse en tournée a exigé qu’elle joue sur plusieurs axes, faisant ainsi écho à ses années passées au Club Med. On remarque une organisation bien différente de celle à laquelle elle est accoutumée à Paris pendant la journée ; en tournée elle joue aussi les habilleuses et met la main à la pâte pour le nettoyage de la scène et le rangement des costumes
« Ça me convenait parfaitement. J'adore voyager. Un jour on était à Las Vegas et le lendemain on partait pour les Bahamas. On est restés deux mois en Russie, mais il y avait d'autres endroits ou on ne jouait qu'un soir et le lendemain on repartait. Cela dépendait des dates vendues par le Crazy ».

« Je découvre encore des techniques alors qu'elles n'ont que des strings. On fait aussi tout ce qui est «bas», qui sont adaptés à leurs jambes. Il y a des tableaux un peu particuliers où les bas que tu trouves dans le commerce ne fonctionnent pas dans le numéro, donc c'est pour ça qu'on les fabrique. » Son intérêt se porte aussi sur les matières avec lesquelles elle travaille. Chacune lui procure des satisfactions différentes et elle attache une grande importance au strass qui vient compléter la tenue et lui apporter du pep's et de la couleur : « On travaille aussi bien sur des matériaux en résille, lycra que des matériaux hyper durs comme le cuir ou la résine avec par dessus des tonnes de strass de swarovsky qui sont super agréables ; visuellement c'est sympa de travailler avec des strass un peu plus « relaxants ». On travaille aussi sur le métal, il y a plein de décors en métal, il y a même un numéro avec une jupe en métal style Paco Rabanne. On fait aussi les bonnets, ce ne sont pas des perruques mais des bonnets entièrement strassés.»
Le Crazy Horse vit avec son temps. Comme pour les techniques de lumière, le costume lui aussi cherche toujours à s'améliorer « On nous propose de nouveaux matériaux. Par exemple on nous a proposé la lumière optique, mais ça ne marche pas avec nos projections. »
Contrairement à d'autres structures avec qui elle a travaillé -dans les ateliers par exemple- elle et les autres costumières font partie à part entière de ce processus de création et qu'à ce titre elles ont leur mot à dire et sont toujours écoutées :
On est toutes impliquées, on est écoutées, on peut faire des propositions. Ça nous permet de ne pas nous lasser.

Pour citer cet article : Gilie de Sabourin, Sylvie Perault " costumières au cabaret, l'exemple du Crazy Horse ", CERPCOS, 2025.
Le Crazy Horse, cabaret parisien, 12 avenue Georges V, 75008 Paris. www.lecrazyhorseparis.com















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